7263151-lL’Economie c’est la guerre ! Les agents secrets au service du big business

Frédéric Charpier; Seuil 2012Voici un livre, qui ne laisse pas le lecteur indifférent et qui mérite un résumé riche et fidèle aux propos de l’auteur.

Avec un avant-propos qui entre directement dans le vif du sujet à savoir les liaisons entre les services secrets et les industries ainsi que les outils mis en place par les différents états pour gagner des guerres économiques silencieuses et sournoises, ce livre ne laisse pas indifférent.

Dans l’ensemble de l’ouvrage, reviennent très régulièrement quatre grandes puissances qui utilisent ces services à des fins économiques : USA, France, Israël, et Chine cependant l’auteur ne parle pas du Japon et de ses réseaux (JETRO).

Le livre est divisé en 6 grandes parties : « Le vrai-faux ami américain », « La chute de la Francirak », « La Françafrique et les convoitises Sino-Américaines », « Le concurrent israélien », « l’hyper puissance ou le casse-tête chinois » « Influence et cyber-command ».

Voici un résumé complet de la première partie (la plus longue avec un total de 10 chapitres) dédiée au « Vrai-Faux ami américain », de quoi susciter l’envie à de futurs lecteurs.

Le point de départ du premier chapitre nous fait revenir aux années Sarkozy au sujet d’un pacte de non-espionnage réciproque entre les États-Unis et la France qui ne sera finalement jamais signé. Le décor est planté dès le début, la guerre économique a encore de beaux jours devant elle. Ce que nous verrons quelques mois plus tard avec l’affaire PRISM n’a plus rien d’étonnant.

L’auteur nous fait remonter à l’ère Clinton sur ce deuxième chapitre, à très juste titre, car il est bien connu que dès 1993 les États-Unis ont activé des cellules pour faire face à la guerre économique (bien décrite dans « Friendly Spies » dont j’avais   rédigé une critique) et   la fameuse War room appelée aussi « Advocacy center »  peu connue en France par nos politiques (excepté M.  Bernard Carayon qui à déjà eu l’occasion de l’évoquer à l’Assemblée nationale).

La NSA est au cœur du troisième chapitre et sera le fer de lance des États-Unis dans la lutte économique. À l’origine utilisée pendant la guerre froide, la NSA verra ses objectifs modifiés pour se concentrer à présent sur l’économie (  dans l’affaire Thomson-CSF vs Raytheon sur le projet SIVAM). Le chapitre fait   mention de « l’affaire crypto AG » qui nous rappelle que la NSA est capable de mettre délibérément sur le marché grand public des codes faciles à déchiffrer.

Frédéric Charpier s’attaque aux espions français a l’assaut des firmes américaines dans le quatrième chapitre et n’hésite pas a revenir sur l’ouvrage déjà évoqué de « Friendly Spies » qui nous dévoile les objectifs d’espionnages économiques français à l’encontre des Américains (seront visés des entreprises telles qu’IBM, Texas Instrument et Corning Glass), mais aussi la DARPA et l’enregistrement des tests du nouveau Boeing 747 à l’aéroport de Tacoma de Sattle.

Rapidement, ce cinquième chapitre est consacré à l’infiltration des réseaux d’influence US à Bruxelles   au sujet du quota de films américains autorisé dans les pays européens.

Le sixième chapitre est consacré au patriotisme économique français, avec   l’action du SGDSN sur la tentative de déstabilisation de l’industrie pharmaceutique française par MERCK. Il est   fait référence au renvoi par les services de Charles Pasqua des 5 agents américains travaillant sous couverture pour la CIA dont la fameuse May Ann Baumgarten qui a tenté de soutirer des informations à plusieurs hauts fonctionnaires français pour connaitre la position de la France avant le sommet du GATT dans le cadre de l’Uruguay Round.

Le septième chapitre est consacré à l’affaire des microprocesseurs français (ou affaire GEMPLUS) mis en place par les Américains (pour venger leurs précédents échecs en France ?), affaire très connue dans le monde de la guerre économique qui n’est plus à présenter.

Le huitième chapitre est très intéressant, car il s’intéresse aux liens entre le Groupe Carlyle, la CIA et le cabinet Diligence. Le fond Carlyle, leader du private equity, qui rachète à tour de bras des entreprises non cotées pour le compte des États-Unis (et de la CIA). Dirigé par Franck Carlucci, ancien diplomate et agent de la CIA, qui a  participé à la création du fond Blakstone (moins connu, mais tout aussi puissant que Carlyle). On peut citer quelques entreprises connues approchées par Carlyle tel que le Figaro, le groupe suédois Bofor Defense AB, Otor (deuxième producteur d’emballage français), Aprovia (groupe de presse de Vivendi qui possède Usine nouvelle, Le moniteur, France Agricole), Fiat Avio. Le chapitre se poursuit avec les relations ambiguës entretenues entre certains proches de personnages politiques français et le groupe Carlyle. Le chapitre aborde   les liaisons entre certains cabinets d’enquêtes tels que Kroll, Control Risk, Diligence et de puissantes firmes : Enron, Halliburton (compagnie de Dick Cheney).

Le neuvième chapitre est consacré à la corruption sur l’affaire qui opposa les États-Unis et les pays d’Europe qui souhaitaient renouveler leur flotte de F-104 Starfighter.

Enfin, le dernier chapitre consacré aux relations Franco-Brésilienne que les Américains voient d’un très mauvais œil,   en ce qui concerne les contrats d’armements et plus particulièrement sur le contrat d’avion de combat (Rafale/F-16) et de navires armés/sous-marins. Au passage le câble Wikileaks cité dans l’ouvrage est daté du 17 novembre 2009 et non du 19 novembre, et de surcroît DCNS ne s’écrit pas avec le préfixe « la ». Finalement la France ne vendra pas de Rafales au Brésil, mais deux BPC à la Russie.

La deuxième partie de l’ouvrage est consacré à la chute de la « Francirak ». À la suite du 11 septembre 2001, les États-Unis et leurs alliés sont bien décidés à retourner en Irak pour s’approprier le pétrole irakien autrefois partagé entre BP et la compagnie française des pétroles. Cette partie décrit très bien la mise en place du scénario ayant mené à la guerre en Irak, sous couvert de terrorisme, et afin de (re) mettre la main sur le pétrole irakien. À travers des psy-ops conduites par l’Office of Stategic Influence et l’Office of Special Plans ainsi que des assassinats ciblés menés par l’unité Gray Fox Intelligence Support Activity (voir aussi The Rise of the Shadow Warriors de Jennifer D. Kibbe), c’est une stratégie tout entière impliquant l’administration Bush qui se met en place pour renverser Saddam Hussein (voir aussi The man who sold the War de James Badford, Rolling Stones, novembre 2005). Il est   intéressant de la part de l’auteur de rappeler que les puissances occidentales ont armé l’Irak,   sur des programmes d’armes chimiques (dont une usine de fabrication de gaz de combat par la France). Comme on le sait, la France ayant refusé de participer à l’intervention en Irak, se retrouve victime d’un French Bashing américain mené par Rupert Murdoch. Il est   intéressant de revenir sur les relations Francio-Irakienne tissées depuis de longues années   grâce à l’association des amitiés Franco-Irakienne et du groupe parlementaire France-Irak présidé pendant un temps par Roselyne Bachelot. Pour terminer sur cette partie, il est à noter que la France ne s’est pas laissé faire et a tout de même tenté de participer à la reconstruction de l’Irak à travers l’initiative de Nicolas Sarkozy et du sulfureux ambassadeur Boris Boillon à travers l’ADIT dirigé par Philippe Caduc (avec une petite mention à Christian Harbulot).

La troisième partie se concentre sur la Françafrique et les convoitises Sino-Américaine. La françafrique souvent remise en question pour son interventionnisme auprès des dirigeants africains à travers   la « cellule Afrique » de l’Élysée (Jacques Foccart) est en déclin depuis les années Mitterand. Cette partie revient   sur l’assassinat du juge Borrel qui revient régulièrement à la une de l’actualité et des relations que la France entretient avec le président djiboutien Guelleh. L’auteur revient   sur le coup d’Etat Mauritanien à Nouakchott en 2008 qui renversera le président Cheik Abdallahi, aidé vraisemblablement par la DGSE dans le but de protéger les intérêts français et   les gisements de pétrole attribués en 2004 au groupe TOTAL. On retrouve pêle-mêle quelques politiques bien connus qui feront   des affaires en Mauritanie   François Letotard qui effectue une mission de lobbying pour la société Pizzorno Environnement, mais aussi Patrick Balkany qui négocie le fer mauritanien pour le compte d’un oligarque kazakh. L’auteur s’attarde   sur les relations Franco-Lybiennes à travers les investissements Lybiens en Mauritanie, ce qui rend Khadfi « fréquentable ». La suite est connue pour l’épisode lybien. Il est   fait mention du plan Sahel où les Français côtoient les forces spéciales américaines dans l’objectif de sécuriser à long terme les minerais dans les zones du Sahel et du Maghreb.

La quatrième partie est consacrée au « concurrent israélien »   sur le continent africain, mais aussi aux États-Unis et en France. Israël est un compétiteur peu connu en Afrique pourtant son implantation date de 1957. La Côte d’Ivoire est l’un des terrains de jeux du Mossad (à ce titre en 2011 les Israéliens auraient aidé les forces pro Gbagbo alors que la France soutenait Alassan Ouattara), mais aussi des entreprises privés   dans le secteur du BTP. Les Israéliens ont des liens très forts avec le Maroc depuis 1960 lorsqu’ils avertissent le roi du Maroc Hassan II qu’un complot se prépare contre lui. On y apprend   que les services israéliens sont très actifs en Afrique du Sud   en fournissant des techniciens afin que le pays puisse fabriquer ses propres avions en échange d’un coin de dessert pour procéder à des essais nucléaires… L’Etat Hébreu n’a pas hésité non plus à armer le chef d’État Éthiopien Mengistu afin de favoriser le retour des juifs noirs d’Afrique en Israël. Le chapitre ne pouvait pas passer a coté de la fameuse unité LAKAM. Bien décrite dans Friendly Spies pour ses exploits (dont celui de récupérer 200.000 photocopies de documents sur le Mirage qui permettront à Israël de créer le Nesher), l’auteur cite aussi  le célèbre espion Jonathan Jay Pollard arrêté par le FBI en 1985. Au passage une mention au fascinant Winn Schwartau « l’architecte civil de la guerre de l’information » que j’ai déjà eu l’occasion de rencontrer et qui est visiblement d’après l’auteur un lobbyiste du complexe militaro-industriel américain. La France aussi est un terrain de jeux pour les services israéliens. On assiste ainsi a l’assassinat de Atef Bseiso devant l’hôtel Meridien en 1992, mais aussi à l’ingénieur atomiste Yahya el-Meshad et à la destruction du réacteur Osiris (Opération Opéra) destiné à l’Irak à la Seyne-sur-Mer. On apprend aussi que les services israéliens n’ont pas hésité à piéger le premier ministre Maurice Couve de Murville avec une jolie rousse (du Mossad ?) ce qui n’a pas échappé au SDECE

La cinquième partie est consacrée à l’hyper puissance ou le casse-tête chinois. Cette partie s’ouvre sur « l’affaire Renault » dont les médias ont beaucoup parlé. Aux fils des pages, on y apprend que les renseignements sont une véritable petite armée silencieuse, très difficile à contrer qui s’infiltre partout sous la forme d’un soft Power (influence culturelle chinoise). Il est à noter les jeux d’écritures financiers pour blanchir de l’argent transitant par les casinos de Macao, la Banco Delta Asia, mais aussi la Bank of China. Mais le plus intéressant reste le chapitre sur les ambitions françaises en Chine, dont l’un des meilleurs lobbyistes est Michel Labbie qui conseille le groupe Sanofi, préside la fondation France-Chine. Une partie Labbie qui conseille le groupe Sanofi, préside la fondation France-Chine. Une partie s’intéresse aux appropriations chinoises en Afrique surtout au Niger avec la compagnie SinoU et la Somina.

La sixième et dernière partie « Influence et Cyber-command » s’intéresse de près aux jeux d’influence. Entre autres l’acquisition de Mine au Niger par Areva, et la proximité avec le président Salou Djibo qui permettra à l’Élysée de transférer des armes à la rébellion Lybienne dans le but de renverser Kadhafi. L’affaire Uramin aura eu raison de Anne Lauvergeon qui sera remplacée par Luc Oursel, cependant il apparait que cette affaire a été montée afin de déstabiliser la présidente d’Areva à travers une officine privée. Présentée par les médias français comme Alp Service société suisse (mais aussi la société Salamandre d’après l’auteur). La fin du livre est consacrée aux autres cabinets d’influence, mais aussi aux prochaines guerres qui se dérouleront certainement dans le cyber espace.

Pour conclure, c’est un livre dense et intéressant que je recommande vivement. Il permet de croiser les données avec certains autres livres déjà cités dans la rubrique bibliographie. L’auteur s’est efforcé de faire un vrai travail d’enquête et cite abondamment ses sources, ce qui pour les plus curieux ajoute quelques heures de recherches internet pour compléter les propos de l’ouvrage. Le style d’écriture est très accessible et le rapport qualité-prix vraiment très correct (294 pages pour 21 euros).

*Ma note personnelle pour ce livre est de 5/5

*Tous les livres présentés sur ce site ont été lus et sont en rapport de près ou de loin avec l’intelligence économique.

 

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